Entrepreneuses,  Interviews / Portraits

OCTOBRE ROSE. Judith Levy, co-fondatrice de MÊME, aide les femmes à se battre contre le cancer grâce à des cosmétiques

Judith Levy a lancé MÊME avec Juliette Couturier en 2015. Innovante, cette marque de cosmétiques s’adresse aux femmes atteintes d’un cancer, pour soulager les effets secondaires cutanés liés aux traitements. Le leitmotiv : que les patientes retrouvent la force de se battre en continuant à prendre soin de leur féminité. INTERVIEW. 

Redonner aux femmes touchées par le cancer, l’envie de se battre grâce à des cosmétiques. Si le pari semble fou, MÊME a très vite conquis le coeur des patientes. Cette année, la marque est passée de 350 à plus de 1300 points de vente. La brillante idée de Judith n’est pas née par hasard. Son histoire débute lorsque sa mère tombe malade d’un cancer du sein. Ni l’une ni l’autre n’avaient imaginé à quel point les effets secondaires des traitements pouvaient être handicapants. Touchée par le syndrome main-pied qui altère sa peau suite à une chimiothérapie, la mère de Judith se retrouve dans l’incapacité de marcher. Même tenir un stylo se transforme en épreuve. Mais le plus étonnant dans ce tableau déjà bien sombre, c’est que Judith ne trouve aucun produit pour soulager les maux de sa mère. Parmi les milliers de médicaments et soins exposés dans les rayons de pharmacies, rien. Sa mère se sent désarmée face à ce manque et après un long combat, décède en 2010.

De ce malheur naît un projet merveilleux. Quatre ans après la mort de sa mère, pour valider son diplôme de design industriel, Judith imagine une marque de cosmétiques  pour les femmes, destinés à soulager les effets secondaires des traitements anti-cancéreux. « Quitte à travailler un an sur un projet, j’ai choisi un sujet qui me tenait vraiment à coeur », explique-t-elle. Si ses professeurs l’encouragent à concrétiser son projet, à cette période, la jeune femme ne se sent pas prête à lancer sa boîte. « Ça me faisait cauchemarder de m’imaginer toute seule devant mon bureau à essayer d’imaginer mon truc. C’est pas du tout mon caractère », relate-t-elle. C’était sans compter sur la rencontre de Juliette, en stage chez L’Oréal avec elle, qui change rapidement le cours de sa vie. Dans la famille de cette diplômée d’HEC et Sciences Po, plusieurs femmes ont elles aussi été touchées par le cancer. Judith l’assure : « Je n’ai pas eu besoin de lui faire un dessin pour lui expliquer ce que c’était que d’être malade et de subir tous ces traitements ». Plus entrepreneuse dans l’âme, Juliette propose de s’associer pour que ce concept voie réellement le jour. En janvier 2015, en tandem, elles créent MÊME. Grâce à l’aide précieuse d’oncologues, de dermatologues, de socio-esthéticiennes, de pharmaciens et d’infirmières, elles construisent leur charte de formulation. La règle d’or : bannir les allergènes, les irritants et les perturbateurs endocriniens. La première gamme de produits est lancée deux ans plus tard, en janvier 2017. Soins pour les ongles, crèmes hydratantes, brumes pour le cuir chevelu, gants et chaussons en cosméto-textile contre le syndrome mains-pieds… tant de produits pour que les femmes, continuent de prendre soin de leur féminité, en dépit de la maladie. 

Judith et Juliette ©Robin Guittat

Pépites : Comment as-tu vécu ce manque d’offres sur le marché pharmaceutique pendant la maladie de ta mère ? 

Judith : J’ai d’abord été surprise. C’est ahurissant que des produits adaptés n’existent pas quand on voit le nombre de patients touchés par le cancer. Et puis, j’ai surtout éprouvé un sentiment de frustration. Je maquillais ma mère, je la massais, on vivait vraiment le truc à deux. Mais là, j’étais impuissante face à son état.

Que vous ont répondu les professionnels de la santé lorsque vous leur avez exposé le problème ?

Certains oncologues n’étaient pas du tout sensibles car le plus important pour eux était de soigner la maladie de leurs patientes, peu importe le prix que ça coûte au corps humain. D’autres se sont montrés beaucoup plus concernés et voyaient plus l’intérêt de prendre en charge la qualité de vie.

Avez-vous pu parler de votre projet à vos proches touchées par la maladie ?

Je n’avais pas ce projet aussi matérialisé quand ma mère était malade mais on a beaucoup parlé de ce problème car c’était devenu notre quotidien. C’était une femme très coquette qui adorait s’acheter plein de fringues, plein de maquillage. C’était très frustrant pour elle de ne plus porter de talons et de jeans parce qu’elle avait la peau toute sèche. Après son décès, avec le contre-coup, je me suis posée pas mal de questions. 

Ta rencontre avec Juliette a dû être si forte…

Juliette a eu des frissons quand je lui ai parlé de mon projet. On n’a jamais compris ce qui nous est arrivé. Ce qui nous lie c’est qu’on a toutes les deux perdu des personnes qui nous sont très chères et on a toutes les deux envie de changer le chagrin en quelque chose de positif. 

Justement, tu dois être tellement fière d’avoir concrétisé ce projet… 

C’est toute notre vie. On est très engagées dans ce qu’on fait avec Juliette. Se lever tous les matins pour faire du bien aux gens, c’est un bonheur. Le dimanche soir, c’est un plaisir de savoir qu’on va aller bosser le lendemain. Plus profondément, c’est une forme de résilience. Ça n’a pas de sens de perdre quelqu’un trop tôt, et le fait de se dire « ça aura au moins servi à ça », ça aide à avancer.

Comment avez-vous choisi l’identité visuelle de « Même » ?

Je voulais que ce soit une marque féminine. J’avais aussi vu la salle de bains de ma mère et notre appartement se transformer en mini-hôpital. Au lieu d’acheter leurs produits chez Sephora comme elles pouvaient le faire avant, les femmes deviennent des patientes qui achètent tout à la pharmacie. C’est glauque, c’est triste et ça sent pas bon. Je ne voulais pas de ça et donc j’ai travaillé là-dessus. C’est l’esprit de MÊME aujourd’hui : très doux, très réconfortant, très féminin avec une petite note d’humour sur les packagings pour leur donner du courage.

Pourquoi est-ce si important d’après toi qu’une femme continue à prendre soin d’elle pendant la maladie ?

Parce que c’est la vie qui continue. Ça permet de ne pas se laisser complètement ensevelir par les mauvaises nouvelles, la peur, l’angoisse. Le fait de continuer à prendre soin de soi, à avoir envie de se faire belle, ça aide à se battre aussi. 

Y a-t-il un témoignage d’une cliente qui vous a particulièrement marquées ? 

On en a beaucoup et c’est notre bonheur. Dès qu’on a un mail, ça tourne dans toute l’équipe. Ça aussi, c’est une vraie chance. Cette femme qui nous disait : « Vous êtes mes petites fées. Je ne pouvais plus marcher, grâce à vous c’est de nouveau possible avec les gants et les chaussons »… Pour moi qui avais vécu ça avec ma mère, le fait d’avoir pu l’aider à reposer le pied par terre, c’est l’un des messages qui m’a le plus marqué et Juliette aussi. 

Et aux femmes atteintes d’un cancer qui n’éprouvent plus l’envie de prendre soin d’elles, qu’aimerais-tu leur dire ? 

Chacun a sa manière de réagir et vit le truc comme il peut. Je pense que ça peut aider à garder la tête haute. La beauté n’est pas futile mais ça permet d’apporter un peu de légèreté dans une période lourde.

Avez-vous d’autres projets de partenariats ou d’autres marques en tête que vous aimeriez approcher ?

On est comme des poissons dans l’eau avec la marque Eau Thermale Avène donc on n’a envie de rien d’autre. On vient de prolonger d’un an notre partenariat avec eux donc on construit quelque chose sur le long terme plutôt que d’aller un peu partout. On a beaucoup de choses à apprendre avec ce groupe.

©Robin Guittat
©Robin Guittat
©Robin Guittat
©Robin Guittat

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