Viviana Ávila Alfaro
Engagées,  Interviews / Portraits

Pour Viviana Ávila Alfaro, la violence patriarcale commence par le langage : « le féminicide est la pointe de l’iceberg »

Dans son livre La mató por amor, Viviana Ávila Alfaro publie une étude sur les différents lexiques utilisés pour évoquer les libertés sexuelles des hommes d’un côté, et celles des femmes de l’autre. Avec son œil aiguisé, la linguiste chilienne analyse la violence de genre qui se dégage de cette enquête. INTERVIEW.

 

« Un homme élégant est un Dom Juan tandis qu’une femme élégante est une prostituée. » Sur la quatrième de couverture de son ouvrage intitulé La mató por amor (éd. Libros La Calabaza del Diablo) la linguiste chilienne Viviana Ávila Alfaro illustre son étude avec cette phrase coup de poing. Une remarque qui a rapidement capté mon attention.

C’était le jeudi 13 février dernier, alors que je chinais dans la librairie Concreto Azul située à Valparaíso, au Chili. Cette professeure d’espagnol et de communication est entrée dans la boutique, et nous avons échangé quelques minutes. Je me suis alors procuré son livre qui aborde la violence de genre à travers le prisme du langage. Un angle encore peu exploré, à l’heure de post-#MeToo où les femmes commencent enfin à faire entendre leurs voix pour dénoncer les violences patriarcales.

Pour réaliser cette enquête, Viviana Ávila Alfaro a proposé un questionnaire portant sur les libertés sexuelles des hommes et des femmes dans la société, à 80 étudiant.e.s âgé.e.s de 16 à 19 ans, au sein d’un “Centro de Educación Integrada de Adultos” (CEIA) de Santiago. Parmi les questions figurent celles-ci : «Comment appelles-tu tes ami.e.s infidèles ?» ; «Comment désignes-tu tes ami.e.s qui aiment sortir avec une tenue provocante ?» ; «Comment appelles-tu tes ami.e.s qui ont eu plusieurs relations sexuelles ?» ou encore «Comment désignes-tu tes ami.e.s qui souhaitent rester vierges jusqu’au mariage ? ». L’objectif de cette étude est de comparer les réponses données par les hommes d’une part et par les femmes d’autre part, selon les référents dont ils parlent (sexe masculin ou sexe féminin). Et les résultats sont sans appel : quantitativement, la violence envers les femmes est bien plus marquée.

Pourtant, d’après Claudia Dides de la Corporation Miles, une ONG qui défend les droits des femmes et l’accès à la procréation pour les couples homosexuels, interrogée par l’AFP en mai 2018 et citée par Le Point, « il y a un changement de comportement sexuel chez les jeunes Chiliens, lié aux nouvelles façons d’expérimenter la sexualité ». Force est de constater qu’entre l’évolution des mœurs sexuelles et la manière dont ces comportements sont stigmatisés par le langage, il existe une dissonance qui fait parfois écho à celle présente également en France. J’ai interrogé l’autrice sur le sujet.

La mató por amor, Viviana Àvila Alfaro. © Pépites
La mató por amor, Viviana Àvila Alfaro. © Pépites

Pépites : Ton livre est une analyse du lexique utilisé par les jeunes chilien.n.e.s pour évoquer les libertés sexuelles des hommes et des femmes. Pourquoi as-tu voulu mener cette étude  ?

Viviana : J’ai voulu le faire en partant du principe que, comme on le sait, pour désigner un comportement sexuel et amoureux, il y a des différences dans le domaine lexical, selon les référents dont on parle. Si l’on parle des hommes, le vocabulaire « pardonne » davantage leur comportement, étant donné leur supposée nature sexuelle que les femmes « n’ont pas ». Il me semblait alors très important de se pencher là-dessus, à partir de la linguistique, et de pouvoir le vérifier au niveau scientifique, parce que malheureusement, en tant que femmes, nous devons vérifier toutes les inégalités existantes pour être prises au sérieux. Nous disposons maintenant d’une rédaction scientifique dans ce domaine.

En introduction, tu donnes ce chiffre frappant : « 126 femmes ont été victimes de féminicides au Chili depuis 2014 ». En France, il y en a eu 151 en 2019 et 18 depuis le début de l’année 2020 *. Est-ce une manière de dire qu’entre la violence verbale et la violence physique, la limite est mince ?

Oui, le plus malheureux c’est que ce chiffre a triplé ces dernières années. Par exemple, l’année dernière, il y a eu 46 fémicides au Chili. Entre 2010 et aujourd’hui, il y en a eu plus de 400. 

Il faut donc pouvoir identifier d’où vient la violence : en l’occurrence, le langage est l’un des domaines où se reflète la violence patriarcale. Le féminicide, en tant que forme ultime de violence, est la pointe de l’iceberg.

On remarque à travers les résultats de ton étude que les insultes sont plus souvent utilisées pour les femmes que pour les hommes (« salope », « pute », « chienne », par exemple) : il y a 90,91% d’insultes employées par les hommes à l’égard des femmes contre 83,72% d’insultes employées par les hommes à l’égard des hommes. Si les jeunes que tu as interrogé.e.s sont conscient.e.s de cette différence, quel regard portent-ils.elles dessus ?

Ils.elles pensent que ces différences sont injustes mais savent d’où elles proviennent : la plupart d’entre eux.elles blâment l’éducation et la façon dont sont configurés les rôles familiaux, car, par exemple, ils.elles soulignent que dans leurs propres foyers, ce sont les femmes elles-mêmes commandées par les femmes plus âgées, qui s’occupent des tâches ménagères. Quand ils.elles y réfléchissent, ils.elles réalisent que c’est mal. Cependant, ils.elles ne l’intériorisent pas encore dans leur vie, ou peut-être que certain.e.s le font, j’espère.

Tu mets en avant le fait que les hommes utilisent le champ sémantique des animaux, davantage que les femmes, pour désigner le sexe opposé. Cette manière de s’exprimer semble dépasser les frontières puisqu’en France, les mêmes mots sont utilisés dans des situations similaires (« chienne » pour désigner une femme qui multiplie les relations sexuelles par exemple). Comment l’expliques-tu ?

Ce sont des métaphores basiques dont l’origine et la convention sociale proviennent d’un ordre patriarcal et misogyne. Notre continent a été colonisé par une pensée occidentale qui s’est répandue au cours des siècles et on peut l’expliquer comme ça. En ce qui concerne le mot «chienne», on considère que la femme est également une femelle et que, par conséquent, sur le plan sexuel, elle pourrait avoir des comportements associés à ces deux mammifères (les humaines et les chiennes). Dans la rue, ces dernières se montrent désinhibées au niveau sexuel : lorsqu’ils sont en chaleur, les chiens ont tendance à avoir plusieurs relations sexuelles, ainsi ces points communs peuvent expliquer ce genre de dénominations lexicales.

Tableau des insultes appartenant au champ sémantique des animaux (“La mató pour amor”)
Tableau des insultes appartenant au champ sémantique des animaux (La mató por amor)

On remarque que les femmes elles-mêmes emploient des termes offensifs envers leurs pairs : il y a 92,42% d’insultes utilisées par les femmes à l’égard des femmes contre 85,67% d’insultes utilisées par les femmes à l’égard des hommes. Penses-tu tout de même que le vent commence à tourner, et que l’on tend davantage vers la solidarité féminine, au Chili ?

En fait, j’aimerais reproduire la même étude cette année, et voir ce que ça donne. Tous les mots ne vont pas disparaître mais je crois que certains d’entre eux peuvent être redéfinis.

Tableau des termes employés par les femmes à l'égard des femmes. (“La mató por amor”)

Tableau des termes employés par les femmes à l'égard des femmes. (“La mató por amor”)
Tableaux des termes employés par les femmes à l’égard des femmes. (La mató por amor)

Pour une jeune femme chilienne, avoir eu plusieurs relations sexuelles est « autant désapprouvé » que rester vierge jusqu’au mariage. D’où vient, d’après toi, cette tendance à toujours juger le comportement des femmes quoi qu’elles fassent ?

Je pense que ça vient du début de la pensée occidentale. Par exemple, Pythagore ou encore Aristote étaient misogynes et croyaient que les femmes appartenaient à un ordre inférieur. La conception de la femme comme représentation du mal, de la tentation ou de la dégénérescence vient de cette époque.

Aussi, je pense que cette pensée est renforcée par l’influence de l’Église catholique, car la figure de la vierge Marie (qui a conçu sans avoir de relation sexuelle) en tant que femme chaste, pure et livrée à sa famille, a été configurée comme la femme modèle avec toutes ces contradictions : mère, mais pure et dévouée, mais pas trop car sinon c’est une prostituée.

Tu évoques l’influence des paroles machistes du reggaeton, sur le vocabulaire employé par les jeunes chilien.n.e.s. En France, on pourrait faire la comparaison avec le rap. Penses-tu que les artistes ont un rôle à jouer pour limiter cette violence ?

Quoi qu’il en soit, je crois que la musique et l’art populaire ont une grande influence, en particulier sur les jeunes, ce qui imprègne culturellement non seulement leur pensée, mais aussi leur vocabulaire et leurs façons de s’exprimer.

Dans ton livre, on remarque que tu analyses sans pour autant porter de jugement sur la manière qu’ont les jeunes de s’exprimer. Est-ce volontaire ?

Je n’avais même pas remarqué, merci de me le faire savoir ! (Rires). C’est peut-être parce que ce sont mes élèves et que je les apprécie, et aussi parce qu’ils m’apportent beaucoup de connaissances supplémentaires. D’autre part, étudier le lexique m’intéresse beaucoup et je comprends que les variables sont uniquement des manières différentes de s’exprimer selon divers facteurs auxquels les gens assignent généralement des valeurs positives ou négatives en négligeant les classes sociales, le lieu géographique, auxquels s’ajoutent les mots « à la mode », etc. Et puis, comme il s’agit d’une étude scientifique, peut-être que je me suis concentrée sur les résultats en évitant de laisser transparaître une opinion peu objective.

Au-delà du lexique, l’écriture inclusive se développe de plus en plus en France. Est-ce que cela existe en espagnol ?

Oui, au Chili l’écriture inclusive prend également plus d’importance : le e est utilisé comme marqueur d’inclusivité : « les niñes, les compañeres, les estudiantes, etc.»

Que penses-tu de cette manière d’écrire et de l’influence qu’elle peut avoir ?

Je pense que toute alternative à l’utilisation d’une langue est intéressante, en particulier l’écriture inclusive, car les personnes appartenant à la communauté LGBT+ ont tendance à se sentir identifiées et prises en compte lors de son utilisation.

Malheureusement, le Chili reste un pays très conservateur et cette utilisation est associée, en premier lieu aux féministes et, maintenant avec la révolte sociale, elle est d’autant plus utilisée, toujours associée à un groupe de personnes qui revendiquent des droits.

Ce sera toujours mal considéré par les secteurs conservateurs qui cherchent à maintenir un ordre social qui s’est déjà effondré au Chili. C’est pourquoi je crois que l’utilisation d’un langage inclusif a chaque jour plus d’importance.

Les résultats de ton étude sont plutôt décourageants. Pourtant, la nouvelle génération semble déterminée à faire bouger les lignes : on le voit avec les manifestations contre le gouvernement du président conservateur Sebastian Piñera et les mouvements féministes comme Las Tesis qui a eu une résonance à l’international. As-tu observé une évolution – positive ou négative – depuis ces dernières années dans la manière qu’ont les jeunes de s’exprimer ?

La vérité est que oui, je pense que tout.e.s sont conscient.e.s non seulement de leurs manières de s’exprimer, mais aussi des comportements qu’ils.elles adoptent dans leurs relations amoureuses, dans la société, avec leurs pairs en général et, donc, c’est encourageant au moins dans le domaine de l’utilisation du langage, les nouveaux modes d’expression à travers le langage inclusif.

Tu soulignes le fait que l’éducation nationale a son rôle à jouer pour limiter les violences de genre. Penses-tu que la nouvelle constitution chilienne pourrait être la solution ?

Je crois que la nouvelle constitution est la réponse à de nombreux problèmes très enracinés au Chili, puisque l’actuelle a été écrite sous la dictature de Pinochet, par conséquent, tout son contenu est violent. Je pense, en tant qu’enseignante, que l’éducation est l’un des piliers fondamentaux de la société et, malheureusement, il existe de très grandes lacunes dans l’enseignement public et privé dans notre pays. Donc, reconstruire une éducation pour le développement, la paix, la croissance de la population me semble fondamentale, pour le bonheur des gens. Et bien sûr, je pense que l’éducation doit être laïque et non sexiste afin que les changements puissent se refléter dans les prochaines générations qui, je l’espère, pourront avoir des opportunités plus grandes et meilleures que les nôtres et celles de nos ancêtres.

Es-tu confiante pour l’avenir ?

J’ai confiance en les gens et en l’éveil de la conscience collective, mais je ne fais pas du tout confiance aux politiques, parce que leur grande avidité et leur soif de pouvoir ont conduit les peuples du monde à une profonde souffrance et ont aussi terriblement endommagé la Terre et ses ressources. Malgré tout, j’espère que les gens pourront se réveiller et exercer leur pouvoir dans les décisions futures, pour eux et leur environnement.

(*)source : Féminicides par compagnons ou ex

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Instagram
Linkedin
Twitter